ETYMOLOGIE

Etymologie du mot secte

Comprendre cette représentation sociale nécessite bien davantage qu’une parole répétant : c’est bien ou c’est mal. Cela représente à nos yeux un véritable défi intellectuel et social. Pour cela, essayer d'appréhender cette représentation sociale sérieusement c'est tenter de la comprendre en l’analysant et en l’évaluant. Une recherche étymologique en est une première étape. Cette démarche est indispensable aux réponses adéquates que nous pouvons lui apporter. Aussi nous allons tenter un travail de « rupture » d'abord par l'approche étymologique. Notre pensée se veut une pensée subjective en recherche d’objectivité. La grande majorité des auteurs mettent en avant une double étymologie du terme secte selon M. Arnaud Palisson reprenant les propos de M. Max Bouderlique dans la première thèse de doctorat en droit sur le sujet :

«4. - Etymologiquement parlant la définition de la secte ne pose aucun problème. Tous les spécialistes s’accordent pour reconnaître au mot une double origine sémantique :

« a) Du latin secare = couper. Ceci indique qu’il s’agit d’un groupe de personnes qui se coupe volontairement d’une organisation dont  elle serait  en quelque sorte dissidente …

b) Du latin sequi = suivre. Ceci suppose donc un gourou (guide) que l’on suit parce qu’il détient toute vérité… »… »11

La plupart des personnes ayant un regard sur ce phénomène en restent là. Mais cette affirmation n’est pas aussi convaincante que ce que certains veulent bien donner à penser. En effet la base linguistique de ce travail est ici le latin. Nous souhaitons aller plus loin car cette affirmation manque d'étayage à nos yeux. Elle est trop évidente pour « tout le monde » pour ne pas paraître trop simple. Notre première rupture a lieu ici d'avec l'affirmation de cette thèse de doctorat12. En effet dès que nous creusons un peu plus nous trouvons :

 « SECTE … Ce mot fut emprunté par le langage théologique à la langue latine, où il signifiait une manière de suivre (sequi) un maître, puis s’y ajoute une notion de refus, de rupture (secare). La connotation péjorative que le terme conserve est la conséquence de la valorisation  du terme « Eglise » »13.

Ici contrairement à l'évidence commune l'étymologie met en avant un ordre entre les deux usages cités plus haut. D'abord « suivre » et ensuite « couper ». Ces deux orientations n'ont pas le même poids et ne sont pas équivalentes. Nous pensons ne pas pouvoir faire l’économie de cette réalité, se serait à notre avis préjudiciable à une compréhension « objective » de la représentation sociale du mot « secte ». Nous en trouvons confirmation ailleurs :

« « Secte » ne vient pas, semble-t-il, du latin "couper" (secare) comme on imagine souvent, mais de "suivre" (sequi). »14

Avec M. Boulhol aucun doute n'est plus possible :

« Le substantif féminin secta, issu du verbe déponent sequi, « suivre » 1­ une étymologie dont les Anciens étaient conscients, même si certains, par erreur, rattachaient le mot non seulement à sequi, mais encore à secare, « couper » 2­, signifie le fait de « suivre » quelque chose ou quelqu'un, ou plus exactement le chemin ou la ligne fictifs qu'on suit pour atteindre un but. Le terme appartient à la même famille lexicale que l'adjectif secundus (« suivant », d'où « second ») et que la préposition secundum (« en suivant », « le long de », et finalement, au figuré, « suivant », « selon »). »15

Nous devons, même si la conception latine est importante, nous référer aussi à la langue grecque pour le mot « sectes » dans une démarche de contrôle de la proposition précédente. Un certain nombre de personnes on bien perçu qu’il était nécessaire pour comprendre cette dimension étymologique d’aller au-delà du latin. Nous donnerons l'exemple d'au moins deux auteurs différents qui vont dans le même sens :

« En effet, l'idée de « hè hairesis-seôs » désigne en un premier temps l'action de prendre une ville (par exemple chez Hérodote), faire un choix, donner le choix, avoir le choix (par exemple chez Platon et Démosthène); en un second temps, avoir une inclination pour, rechercher (le pouvoir chez Platon); étudier d'une façon particuluière (comme étudier le grec, hairesis hellènikè); avoir une préférence pour une doctrine (école philosophique, littéraire, médicale). »16

et

« Le mot hairésis, qui a donné « hérésie », n’a pas de soi une connotation péjorative. Il évoque un courant de pensée, une ligne idéologique : on peut faire partie de l’ « hérésie » de Platon. Les Juifs appliquèrent ce vocable aux différents partis représenté au sein de leur peuple : pharisiens, sadducéens, etc. Ce sens est attesté à plusieurs reprises dans le Nouveau Testament (Actes des Apôtres 5, 17 ; 15, 5 ; 26, 5). »17

Cette orientation nous semble être aussi celle du dictionnaire grec Bailly. Nous voulons souligner comme le montre M. Parlisson qu'une majorité de spécialistes pour ne pas dire « tous » ahinilent cet ordre de priorité entre « suivre » et « couper ». Pour eux cette distinction semble ne pas exister alors qu'elle est présente dans les faits :

« airesiV, ewV (h) 1 action de prendre, prise || 2 choix ;  , donner, laisser le choix ; , THC . j’ai le choix ; , PLUT. Cela n’admet pas de choix, il n’y a pas de choix ; particul. Choix par un vote, élection || 3 p. suite, préférence, inclination, d’où dessein, projet [ ]. »18

Ici nous produisons notre deuxième rupture en tant qu'observateur. Il est d'autant plus fascinant de constater que cette notion de choix suggérée très fortement et prioritairement par la recherche étymologique dans l'action de suivre soit absente des orientations des définitions actuelles de la notion de "secte". En effet le terme grec porte la notion de choix qui fait du fait de suivre une action première et a pour conséquence une coupure, inévitable. Quand j'agis pour suivre tel ou tel chemin si je n'y suis pas déjà, je change de route. Cette action volontaire présente au sein de l'étymologie du mot secte ne peut ni avoir le même poids, ni être écartée au profit de l'usage du verbe « couper ». La représentation spontanée du mot secte inverse l'ordre étymologique dans l'usage courant. Cette inversion est tout à fait attestée de la même manière dans la langue latine avec le mot « secta ».

« La secta, expression du libre choix et de l'option individuelle, se configure ainsi, dès les années 400, comme une sécession des membres refusant l'unité niveleuse et la subordination à la « tête », entendons cette fois au « chef » terrestre, à savoir tantôt l'empereur théologien ou prêtre, tantôt l'évêque de Rome, « gardien de la tradition apostolique ». Elle ne manque plus, désormais, d'être partout associée au schisma ou à l'haeresis. Mais il faudra encore attendre six siècles pour que les premiers bûchers réservés à ses agents s'allument, à l'aube du second millénaire. »19

En cela nous avons un double contrôle : le premier sur la confirmation de la priorité de la notion de choix dans l'étymologie du mot secte, le deuxième par l'inversion faite par l'histoire encore présente aujourd'hui. Nous pouvons constater avec « Le dico des sectes » que c’est la notion de séparation, notion « historique » de couper, de se couper d'elle, de l’Eglise Catholique, qui est retenue dans un ouvrage aconfessionnel :

« Secte au sens ancien (chez les historiens des religions), il s’agit d’une branche séparée d’une religion … »20

Sortir ou ne pas adhérer à l'Eglise Catholique n'est pas un choix du point de vue catholique, c'est une aberration pour cette église depuis le 4ème siècle jusqu'à Vatican II. C'est la mentalité du « hors de l'église pas de salut » qui guide cette approche de la séparation. Actuellement, pour bon nombre de spécialistes parler d'une adhésion volontaire, par un choix durable, quand on parle de secte est impensable, c'est une hérésie. L'ironie de la recherche étymologique du mot secte montre la convergence des approches comme un non-choix et un mauvais choix entre l'Eglise Catholique (uniquement) et les spécialistes, voir une entente cordiale, contre l'étymologie elle-même. En réintroduisant l'étymologie dans la définition du mot, celle-ci nous permet du même coup de penser la notion de secte en terme d'éthique ou de morale. L'étymologie réintroduit donc la responsabilité personnelle du coté de l'adepte en terme de choix.

jean-louis martinez

NOTES DE FIN DE PAGE

11 Arnaud Palisson, le droit pénale et la progression spirituelle au sein des sectes : l’exemple de l’Eglise de scientologie,  thèse pour l’obtention de grade de docteur en droit, présentée et soutenue publiquement le 1er février 2002, Université de Cergy-Pontoise Faculté de Droit, p. 17.

12 Arnaud Pardigon, Grande enquête sur la $cientologie une secte hors la loi, éd. Favre, 2003, pp.263. Même si nous apprécions la définition juridique que cet auteur fait du mot secte à la page 13 : « personne morale à but philosophique, spirituel ou religieux dont les organes ou représentants commettent pour son compte, des infractions pénales en tant qu'auteurs ou complices ». Nous ne pouvons nous empêcher de poser cette question qui est pour nous une question de bon sens : pourquoi faire une distinction entre des groupes idéologiques et les autres quand il y a infractions pénales ? Tous les groupes ayant une existence légale ne sont-ils pas égaux devant la loi quels que soient leurs buts dans le cadre d'un état de droit ?

13 Dictionnaire des religions, sous la direction de Paul Poupard, éd. PUF, 2ème édition corrigée, janvier 1985, pp. 1838, in « sectes », Yves de Gibon, p. 1560. C’est nous qui soulignons.

14 Henri Blocher, Secte ou in-sectes, être ou ne pas être une secte, Fac réflexion n°11, in http://www.vigi-sectes.org/theologie/secte-insecte.html.

15 http://rives.revues.org/document3.html

16 Hérésie, sectes et mystères des premiers siècles de notre ère, Baudouin Decharneux, in, « Sectes » et « hérésies », de l'Antiquité à nos jours, éd. de l'université de Bruxelles, problèmes d'histoire des religions, tome XII – 2002, p. 29

17 Jean-Paul Guetny, l’Occident et la dissidence religieuse, p12 in Actualité des religions, hors série n°5, Sectes pour en finir avec les clichés, Avril 2001, pp.74.

18 M. A. Bailly , abrégé du dictionnaire grec – français, édition hachette, paris, 8ème édition, au terme concerné.

19  http://rives.revues.org/document3.html

20 Annick Drogon, Centre Roger Ikor, le dico des sectes, éditions Milan, Toulouse, 1998, p. 198